v1.16.1

HSS - Séminaire - HSS412B : L'énigme de l'identité

Domaine > Humanité et sciences sociales.

Descriptif

Anthropologie : disciplines et mondes du terrain

Bien prétentieux qui aujourd’hui donnerait une définition univoque de l’anthropologie, tant la discipline est riche de sa diversité. Cette pluralité se révèle du point de vue de ses objets de recherche, de ses concepts, des théories et des approches qu’elle mobilise, des objectifs qu’elle se donne. On parle d’anthropologie, d’ethnologie, d’anthropologie « sociale » ou « culturelle », tantôt comme synonymes, tantôt non. Certain.es conçoivent l’anthropologie comme la science du genre humain, dont il s’agirait de proposer une théorie unifiée, à travers la quête d’universaux ou d’invariants ; d’autres osent à peine espérer produire un savoir toujours situé, contingent, provisoire. D’aucun.es ont depuis longtemps inclus les « non-humains » dans cette science de l’Homme et réinterrogent radicalement les frontières de l’humain – élargissant ainsi la discipline au risque de sa dissolution, pensent leurs détracteurs. Certain.es pensent l’anthropologie comme la science de l’altérité, de la diversité sociale et culturelle ; d’autres insistent sur ce qui nous rassemble. Certain.es travaillent en bas de chez eux, et d’autres au bout du monde ; auprès des plus vulnérables comme des plus puissants. Certain.es cherchent à mettre à distance le familier, pour mieux le voir ; d’autres – à regarder l’exotisme de plus près, pour mieux le comprendre ; tandis que les troisièmes regardent leurs voisins se piquer d’exotisme, en observant ces étranges alter ego que sont aujourd’hui, massivement… les touristes.  Il y a ceux et celles qui ont pris le virage « ontologique », auquel d’autres ont préféré le tournant « émotionnel ». Etc. Il semble ainsi bien difficile, voire impossible, de définir un paradigme unique dans lequel l’ensemble de notre communauté scientifique se retrouverait.

Toutefois, il est un point peut-être sur lequel tou.tes les anthropologues tomberaient d’accord : l’anthropologie est une science empirique, une – voire la – discipline du terrain par excellence.

Et un autre point d’accord serait sans doute de constater que nos travaux actuels sont issus d’une tradition académique désormais longue et riche, sur laquelle nous continuons de nous appuyer, en discussion – souvent houleuse – avec nos « grand.es ancêtres ».

Enfin, loin de la caricature surannée de l’anthropologue coiffé de son casque colonial, il est un dernier point qui nous rassemble : la conviction que l’anthropologie a encore, toujours, et plus que jamais, toute sa place pour tenter de rendre intelligible le monde dans lequel nous vivons.

C’est donc par trois portes que nous proposons ici l’entrée en discipline : une porte par les approches, une porte par les objets, et une porte par les méthodes. Que font les anthropologues aujourd’hui, que regardent-ils ? Comment s’y prennent-ils ? Qu’en pensent-ils ?

Le cours abordera ainsi quelques uns des grands champs hérités de cette tradition et ce qu’il peut en être fait aujourd’hui : la parenté ; le symbolique, le religieux ; le politique, le pouvoir ; l’économique, la culture matérielle… – à partir de textes classiques et récents. Et si le terrain est notre mystique commune, c’est aussi notre pratique, patiente et minutieuse : on veillera à réfléchir aussi aux aspects méthodologiques des travaux abordés et aux implications épistémologiques des choix d’enquête et de restitution. Monographie, ethnographie multisituée, multiscalaire, observation (participante ? ou participation observante ?), entretiens, histoires de vie, généalogies, diagrammes de parenté, plans, carnets de comptes, croquis, photographies, films, caméra embarquée… toutes ces méthodes conditionnent les savoirs que nous produisons. Elles les permettent, les limitent, les orientent. La tambouille de l’arrière-cuisine, les mains dans le cambouis, les ficelles du métier, le « style » de terrain : sans donner un enseignement professionnel, il s’agit de donner à voir aux étudiants ces enjeux, à comprendre ce que veut dire l’expression « science humaine et sociale », et ce dont on parle quand on parle de « la rigueur du qualitatif ».

Cette triple ambition pédagogique posée pour un seul petit semestre, il convient de prévenir les étudiant.es : le panorama de la discipline proposé ici sera nécessairement partiel ; et comme il s’agit aussi – sinon avant tout – de donner envie, il sera honnêtement affinitaire : peut-être forcément un peu partial.

Bibliographie « de mise en bouche générale » (les références bibliographiques et le déroulé des séances seront complétés ultérieurement):

Une conférence en ligne de Jean Bazin : « L’anthropologie en question. Altérité ou différence ? », Université de tous les savoirs, 5 avril 2000.

https://www.canal-u.tv/video/universite_de_tous_les_savoirs/l_anthropologie_en_question_alterite_ou_difference.948

Agier Michel (2004), La sagesse de l’ethnologue, Paris, L’œil neuf.

Godelier, Maurice (2007), Au fondement des sociétés humaines : Ce que nous apprend l'anthropologie, Paris, Albin Michel.

Naepels Michel (2012), « L’épiement sans trêve et la curiosité de tout », L’Homme, n°203-204 (Anthropologie début de siècle), juillet-décembre, p. 77-102.

Naepels Michel (2012) « Un perpétuel principe d’inquiétude », L’Homme, n°203-204 (Anthropologie début de siècle), juillet-décembre, p. 7-17.

Favret-Saada J. (2009), « Être affecté », in Désorceler, Paris, Éditions de l’Olivier, pp. 145-162 (Première publication dans Gradhiva, n°8, 1990, pp. 3-9).

Outils et ressources :

Anthropen, le dictionnaire francophone d’anthropologie ancré dans le contemporain : https://www.anthropen.org

Bérose. Encyclopédie en ligne sur l’histoire de l’anthropologie et des savoirs ethnographiques : http://www.berose.fr/

Augé Marc et Colleyn Jean-Paul (2018), L’anthropologie, Paris, Que sais-je ?, PUF.

Bonte Pierre et Izard Michel (dir.)(2010), Dictionnaire de l’ethnologie et de l’anthropologie, Paris, PUF.

Camelin Sylvaine et Houdart Sophie (2010), L’ethnologie, Paris, Que sais-je ?, PUF.

 Géraud Marie-Odile, Leservoisier Olivier, Pottier Richard (2016), Les notions clés de l’ethnologie. Analyses et textes, 4ème édition, Paris, Armand Colin.

Quelques revues francophones, pour la plupart accessibles via revues.org, persee, cairn ou jstor : L’Homme, Terrain, Ethnologie française, Techniques et culture, Gradhiva, Tracés, ethnographiques.org, Tsantsa, Anthropologie et sociétés, Cahiers d’anthropologie sociale…

Quelques revues anglo-saxonnes : American Anthropologist, American Ethnologist, Journal of the Royal Anthropological Institute, Man, Current Anthropology, Annual Review of Anthropology, HAU (en ligne), Anthropology of this Century (en ligne)…

Bibliographie sous le parasol (quelques ouvrages qui se lisent comme des romans de plage, si le cœur vous en dit)

Abélès Marc (1989), Jours tranquilles en 89. Ethnologie politique d’un département français, Paris, Odile Jacob.

Agee James, Evans Walker  (2017/1942), Louons maintenant les grands hommes, Paris, Terre Humaine, Plon.

Clastres Pierre (2001/1972), Chroniques des Indiens Guayaki. Les Indiens du Paraguay, une société contre l’Etat, Paris, Terre Humaine, Plon.

Goffman Alice(2014), On the Run. Fugitive Life in an American City, Chicago, University of Chicago Press.

Jounin Nicolas (2014), Voyage de classes. Des étudiants de Seine-Saint-Denis enquêtent dans les beaux quartiers, Paris, La Découverte.

Le Caisne Léonore, Un inceste ordinaire. Et pourtant, tout le monde savait, Paris, Belin, Anthropolis, 2014.

Lowenhaupt Tsing Anna (2017),Le champignon de la fin du monde. Sur la possibilité de vivre dans les ruines du capitalisme,Trad. de l’anglais (États-Unis) par Philippe Pignard, Paris, La Découverte.

Monnier Ariane (2017), Les procès ColonnaChaïbBissonnetAnthropologie de trois affaires judiciaires, Paris, éditions le bord de l'eau.

Naepels Michel (2013), Conjurer la guerre. Violence et pouvoir à Houaïlou (Nouvelle-Calédonie), Paris, EHESS.

Pétonnet Colette (2012/1979), On est tous dans le brouillard. Ethnologie des banlieues, Paris, CTHS.

William Patrick (1993), Nous, on n’en parle pas. Les vivants et les morts chez les Manouches, Paris, MSH.

Wittersheim Eric (2014), Supporters du PSG. Une enquête dans les tribunes populaires du Parc des Princes, Lormont, Le Bord de l'eau.

Déroulé des séances (programme susceptible de modifications)

Séance 1. Introduction : vous avez dit « anthropologie » ?

Présentation générale du séminaire, organisation, validation.

Anthropologie, ethnologie, ethnographies : des définitions de la discipline et de leurs implications.

Politiques de l’anthropologie : des (més)aventures du Capitaine Cook à pourquoi Sara Loar n’ira pas sur la lune. Les anthropologues embarqués.

Les cultures et les ethnies des anthropologues : définitions et débats.

Séance 2. On ne choisit pas sa famille ? Parenté (I)

S’il est une chose que nous apprend l’anthropologie, c’est bien la pluralité infinie des modèles de familles, et combien la parenté compte dans l’organisation sociale et ses hiérarchies. On abordera quelques uns des questionnements classiques du champ (l’alliance, la filiation, la résidence ; clans, lignages ; l’échange ; classes d’âges et générations ; le genre ou la socialisation sexuée des enfants et des jeunes ; la domination masculine...). On verra aussi combien ces questionnements classiques sont heuristiques pour comprendre, aujourd’hui, la parenté pratique et symbolique, les changements dans les manières de faire famille, de grandir, de procréer, d’interagir entre hommes et femmes… Où il sera question de lavandières dans un village bourguignon, d’alpha-mâles en France, de GPA en Ukraine et aux Etats-Unis, ou encore d’enfants des rues à Ouagadougou.

Séance 3. Parenté (II)

Séance 4. Culture matérielle et anthropologie économique (I) : des monnaies de coquillages et des assurances-vie

On l’aura vu, l’échange comme principe fondateur des sociétés et de leurs relations est au cœur de l’interrogation des anthropologues. La profession n’en a toujours pas fini avec le texte séminal de Marcel Mauss, L’Essai sur le don (1923-24). Il sera donc question ici de potlatch sur la côte ouest de l’Amérique du Nord, et de kula dans les îles Trobriand, de don, de contre-don et d’endettement, de consommation ostentatoire, de pouvoir. Mais aussi – par conséquent – de nouveaux riches dans la Silicon Valley, de villas de nouveaux Russes en Sibérie, de monnaies alternatives en Argentine, de hedge-funds et de produits financiers aussi sophistiqués que « toxiques », de tontines pour financer des mariages à Dakar. Il sera question de meshwork et de « glocalisation » à propos d’une mine d’amiante reconvertie en scierie au Swaziland – et de la prolifération inédite de zombies dans l’Afrique du Sud postapartheid et néolibérale. On parlera de l’économie du poor-to-poor et de biffins à Belleville, de commerce à la valise entre Istanbul et Tbilissi. On le voit, il sera donc question, fondamentalement, de valeur et de valeurs, économiques et morales. On verra alors qu’il y a des biens si précieux qu’on les garde par devers-soi, et que la valeur des choses est fluctuante au fil de leurs biographies sociales, de leurs contextualisations : ici, les œuvres d’art ne seront pas en reste. Et d’ailleurs, comment se passe la restitution des œuvres autochtones, ou qu’advient-il du patrimoine culturel immatériel patiemment collecté par les anthropologues,  à l’heure du numérique (par exemple chez les Yolngu d’Australie) ?

Séance 5. Culture matérielle et anthropologie économique (II) : techniques et milieux. Des ignames, des rickshaws, des drones, des graines, des champignons, des virus et de la radioactivité

Indissociables de la culture matérielle : les questions de techniques et de milieux, qui ont occupé les anthropologues depuis fort longtemps, notamment en France avec Marcel Mauss et André Leroi-Gourhan. Le corps est-il un outil ? Est-ce que l’outil fait l’humain ? Ce qui nous semble des conduites naturelles ne relève-t-il pas de la technique ? Mais aussi : quel sens mettons-nous dans les choses ? Pourquoi certains objets ont-ils tant de pouvoir ou d’ « agentivité » ? C’est à la découverte de ces questionnements que sera consacrée la séance 5 : on y parlera des tribulations invraisemblables de rickshaws indiens en Egypte, on se demandera comment pensent les drones, on y observera des gens observant des particules dans un accélérateur.

Mais il faut entendre ici « milieux » au sens large : on comparera les manières de cultiver l’igname à celles de dresser les chevaux en Sibérie et en Asie Centrale ; on constatera qu’il arrive parfois que ce soit les plantes qui sélectionnent les hommes et non l’inverse ; on se baladera à Fukushima ; on se demandera pourquoi les zones humides sont à défendre. On constatera que si les oiseaux, eux, ne connaissent pas de frontières à leurs migrations, alors leurs grippes aviaires – non plus : comment réagissent les humains ?

Et pour autant, il est un champignon japonais, le matsutake, qui a besoin, pour se développer, des forêts anthropisées de l’Ontario, où des vétérans de diverses guerres le cueillent : ce champignon, en bout de chaîne, d’opération de tri en opération de tri mais sans qu’aucune autre « valeur » ne lui soit techniquement ajoutée par la main humaine, devient un met de luxe, un don de choix, pour de riches clients japonais. Eminemment social, économique, politique et symbolique à la fois, il viendra clore de manière presque trop parfaite notre chapitre sur les milieux, les techniques, l’anthropologie économique.

Séance 6. Habiter : du village bororo à la ville nouvelle, faut-il « braquer Paris » ?

Milieux : l’ « écologie urbaine », « la ville comme milieu », c’est par ce postulat (depuis lors, très discuté) qu’est née l’anthropologie urbaine, avec l’Ecole de Chicago. Toutes les sociétés humaines projettent du symbolique sur l’espace, et s’appuient sur l’espace pour construire du symbolique. D’une part, il nous faut donner du sens à l’espace, le rendre habitable, appropriable, familier – « cosy ». D’autre part et puisque nous sommes des animaux foncièrement politiques qui faisons flèche de tout bois pour fabriquer de la stratification sociale, pour imposer ou maintenir des rapports de pouvoir, l’espace (urbain mais pas seulement) est une formidable machine à ségréguer. Habiter, mode d’emploi : le village bororo, la maison kabyle, le chalet basque, le bidonville, le camp, la ville nouvelle…

La figure de l’Etranger en ville, emblématique de cette Ecole de Chicago et de l’explosion urbaine de cette ville il y a un siècle, n’a rien perdu de son actualité. A l’heure où plus de la moitié des humains sont désormais urbains, les villes sont ces espaces de rencontres, de tensions, d’inventions et de réinventions permanentes, d’hybridations culturelles, de créativité identitaire. Porteuses de civilisations, elles colonisent ; intrinsèquement politiques (cf. polis), elles sont porteuses de toutes les utopies et d’autant de déceptions, semblent à la fois le problème (la pollution) et la solution (à la pollution)... Si tentaculaires qu’elles soient, les anthropologues, avec leur regard sur le minuscule, sont particulièrement bien outillés pour les étudier.

Séance 7. Anthropologie du symbolique, anthropologie religieuse (I) : Hacker Dieu

Film Ganesh Yourself, Emmanuel Grimaud, Rouge International, 2016, 1h07 (sous réserve)

Séance 8. Anthropologie du symbolique, anthropologie religieuse (II) : Croire. Des esprits,  des robots, des fantômes, des chamanes, des cadavres et des momies

Les hommes et les femmes entretiennent commerce, au propre comme au figuré, avec toutes sortes de dieux, d’entités invisibles, d’esprits, de fantômes, de défunts – plus ou moins interlopes ou respectés. Ils ritualisent toutes sortes d’activités triviales, et mettent du trivial dans leurs rituels ; ils se livrent à toutes sortes de tours magiques, d’attaques sorcellaires (ou supposément telles). Qu’est-ce que croire ? Et d’ailleurs, croit-on « vraiment » ? Comment les humains se débrouillent-ils avec ces entités ? Et comment les anthropologues s’en débrouillent-ils ? On parlera de sorcellerie chez les Nuer et dans le bocage français, d’un chant pour accompagner les accouchements difficiles chez les Cuna du Panama, de néo-chamanes à Touva, de poupée vaudou à l’effigie de Nicolas Sarkozy, de ce que font les gens lorsqu’on leur propose de se mettre à la place du dieu Ganesh à Mumbai… mais aussi : de la momie de Lénine, de ce que les corps des migrants morts en Méditerranée font aux sociétés qui les « accueillent », du silence, des vivants et des morts chez les Manouches.

Séance 9. Anthropologie politique

A ce stade du semestre, les étudiant.es l’auront (du moins on l’espère), compris : les anthropologues politiques et les autres ont une propension fascinante à voir du politique (des rapports de force et de sens) partout où il y en a, c’est-à-dire à peu près partout. A partir de ce constat, il est donc impossible de résumer l’anthropologie politique en une séance. Il n’en demeure pas moins vrai que les fondateurs de la discipline se sont d’emblée intéressés aux institutions, et aux actions, qui font et défont les positions de pouvoir. On parlera alors de la tripartition classique entre bandes, segments et Etats. Mais aussi : qu’est-ce qu’un chef ? Peut-on comprendre ce qui fait le charisme ? Et d’ailleurs, qui a fabriqué les chefferies ? Y a-t-il des sociétés anarchistes et comment fonctionnent-elles ? Peut-on comprendre la guerre ? Les massacres de masse ? Et les comprendre, n’est-ce pas d’abord en faire l’histoire ?

On naviguera dans les méandres de ces questions tortueuses, et pour certaines torturantes, en allant par exemple chez les Nuer, et en Amazonie, mais aussi à Houaïlou en Nouvelle-Calédonie, chez les Ochollo d’Ethiopie, à l’Assemblée Nationale et dans l’Yonne, ou encore à la rencontre des partisans de la Ligue du Nord en Italie – sans oublier le Tribunal Pénal International pour l’ex-Yougoslavie.

Séance 10 : Les mondes et les (in)disciplines de l’anthropologie : et alors ?

Honnêtement ? Honnêtement, j’ai un peu de mal à croire que nous arriverons à bout de ce programme, qui pourtant – loin s’en faut – ne vise nulle exhaustivité. L’objectif n’est pas tant de parler de tout (au risque de ne plus parler de rien), encore moins que tous les étudiants aient lu tous les ouvrages et articles cités. Mais que chacun fasse son marché, ou plutôt sa cueillette de chasseur-cueilleur intellectuel, au gré de ses envies. Il conviendra alors, dans cette séance de clôture, de tisser des passerelles et des liens entre ces séances, ces thèmes, ces objets, ces travaux. Si, potentiellement, rien n’échappe à l’investigation anthropologique, c’est peut-être en vertu d’un don légué à nouveau par Marcel Mauss : le concept de « fait social total », dans toute sa grandeur illusoire. Comme peut-être toutes les sciences, l’anthropologie n’échappe pas, avec l’accumulation de ses savoirs, à la spécialisation voire à l’ultra-spécialisation de ses chercheurs. Mais dans la manière dont les anthropologues construisent leur regard sur de tout petits objets, sur d’infimes détails, il y a la conviction que ces tout petits détails en disent long sur la société toute entière. En quelque sorte, notre credo, c’est : tire la chevillette, la bobinette cherra (suivra).

Le corollaire ou la raison en sont que le découpage classique en grands champs et grands objets – que nous avons reproduit ici par souci d’exposition ou de pédagogie – n’a rien d’opératoire : la vie sociale n’est pas un saucisson que l’on pourrait découper en tranches ; tout y est toujours dans tout et réciproquement. Il y a des rapports de pouvoir dans la parenté, laquelle ne peut être comprise sans interrogation sur la structuration de l’économie domestique et globale, qui ne saurait se passer de production de culture matérielle, etc. A tel point peut-être que chacun de ces domaines pourrait préempter les autres : pas de parenté qui tienne sans techniques du corps ni outils pour fabriquer les bébés, sans rituels pour les faire advenir à la vie sociale, sans production matérielle pour les nourrir et les vêtir, sans enjeux de pouvoirs entre classes d’âges… Pas de carrière politique sans parenté et parentèle, sans rapport à l’espace, sans corpus de croyances, sans étayage économique… Pas de dieu ni de puissance magique sans appareillage matériel ni technique du corps… On pourrait multiplier les exemples.

Il est donc logique qu’un certain nombre de concepts soient heuristiques dans différents champs à la fois. La notion de rite de passage en est un exemple caractéristique : on ne naît pas humain, on le devient ; l’accession à la citoyenneté n’est que le privilège de quelques élus et les rites servent autant à séparer ceux qui n’en seront jamais qu’à inclure ceux qui en sont ; pour échapper à la malédiction de la maladie et du malheur, il convient de traiter les morts correctement… 

Faut-il tirer une conclusion générale de ce vaste bric-à-brac qui fait le genre humain et avec quoi fait le genre humain, hormis une impressionnante capacité – une impérieuse nécessité ? – à mettre du social dans tout ? De cette tour de Babel qu’est le monde dans lequel nous vivons et de cette bibliothèque d’Alexandrie de l’anthropologie, où l’on a écrit de tout sur tout, et même, voire surtout, sur le presque-rien ? Une conclusion générale, sans doute n’est-ce pas possible, et peut-être n’est-ce pas souhaitable. Le matsutake est un exemple paradigmatique de comment on peut tenter de se saisir du monde entier (et de sa fin) à partir d’un objet d’étude minuscule – mais aussi de comment l’anthropologie peut espérer apporter sa petite pierre à la lutte contre le désastre, en y mettant son grain de sable. Il semble alors plus intéressant de réfléchir aux implications des savoirs des anthropologues, aux usages et aux dérives qui peuvent en être faits, aux mystères sans réponse, à ce qui est dit, à qui, comment, et à ce que cela produit. A quoi bon cette dénaturalisation radicale des évidences, partout et tout le temps, cet inventaire des bizarreries ? A quoi bon faire métier de la mise au jour de l’étrange dans l’ordinaire et du normal dans l’exotique ? Recueillir et colporter les bruissements du monde (un monde interconnecté, accéléré, violent, et beau) d’un bout à l’autre, en long, en large, et en travers ? Décrire, patiemment, méticuleusement – ardemment parfois – tant de formes singulières de la condition humaine, de sa fragilité, de sa vulnérabilité, de sa puissance d’imagination ? Il est un thème – parmi tant d’autres – qui n’aura pas été abordé durant le semestre : l’hospitalité et la commensalité. On se propose donc de discuter collectivement  des apports du cours, de ses manques, des méthodes et des approches abordées, autour d’un petit-déjeuner organisé collectivement.

 

 Modalités Évaluation :

 

Assiduité, participation (y compris lectures préparatoires en amont des cours), un exposé oral obligatoire et un rendu écrit obligatoire, au choix: un dossier de synthèse problématisée de lectures autour d’un thème choisi (par exemple : 5-10 pages sur au moins 5 articles dont au moins deux différents de ceux lus pour l'exposé) OU fiche de lecture sur un ouvrage choisi dans la liste bibliographique ci-dessus.

 

Langue du cours : Français


Credits ECTS : 2

Format des notes

Numérique sur 20

Littérale/grade réduit

Pour les étudiants du diplôme Diplôme d'ingénieur de l'Ecole polytechnique

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